vendredi 2 novembre 2012

Homélie Toussaint par Sr Thérèse Renoirte


Quelques uns parmi nous se souviennent peut-être du refrain d'une chanson française, en vogue il y a quelques années :

"L'argent ne fait pas le bonheur !"
"Celui qui a dit cela est un menteur !"

Eh bien, si la chanteuse en question, ou bien une femme dans son genre, s'était trouvée par hasard dans la foule qui se pressait autour de Jésus sur la montagne, il y a 2000 ans, si cette jeune femme avait prêté attention à ces paroles que nous venons d'entendre,

"Heureux les pauvres de cœur,
Heureux les doux,
Heureux ceux qui pleurent…",



elle aurait eu besoin d'explications, non seulement à propos de pareilles déclarations mais aussi concernant les promesses qui suivaient : avoir en partage le Royaume des cieux, posséder la Terre, être consolé, voir Dieu…

Pour la foule venue écouter Jésus, une foule de gens pieux peut-être, mais surtout des gens en détresse, des curieux, quelques scribes et pharisiens, bref, du "tout venant"

et pour les disciples récemment appelés au bord du lac de Galilée — Pierre et André, Jacques et Jean — c'était pareil. Comment comprendre cela ? Comment l'admettre et l'intégrer dans son quotidien ?

Pour nous aujourd'hui, après vingt siècles d'évangélisation, comment recevoir ces paroles fortes, proclamées à l'instant dans notre église Notre Dame d'Espérance ? Car ce n'est pas à des chartreux qu'elles sont réservées, ni à des ermites. C'est à nous que ces paroles sont dites, maintenant !

Au fait, lorsque Jésus annonce ces "Béatitudes", de qui parle-t-il ? Qui sont ces gens qui ont fait le bon choix au point d'accéder à la joie imprenable ? Est-ce qu'il exagère un peu, à la manière orientale, pour capter l'attention ? Est-ce qu'il fait de la provocation pour faire réfléchir ?

Et si la réponse à cette question était : Jésus ici, parle d'abord de lui-même, il parle en témoin. Il dit son expérience, ses choix de vie ? Il parle également des prophètes qui l'ont précédé : Isaïe, Jérémie, et même Jean-Baptiste qu'il vient à peine de quitter et que le roi Hérode a fait assassiner.

Rappelons-nous les tentations de Jésus au désert, rapportées par les Evangiles de Marc et Mathieu, juste après le baptême par Jean ; comment Jésus s'était refusé à séduire les foules par des choses extraordinaires — changer des pierres en pains, — comment il avait refusé de s'aplatir devant les puissants pour devenir un homme d'influence, un évangélisateur à succès.

Ecrivant son Evangile quelques dizaines d'années après la mort de Jésus, Mathieu sait ce qu'ont été la vie de Jésus, son enseignement, ses succès, ses échecs.

Oui, la pauvreté en esprit, la pauvreté des moyens,
la perte des évidences,
les larmes parfois devant les résistances et les incompréhensions,
la douceur malgré tout,
le désir profond de s'ajuster à la volonté de Celui qu'il appelait son Père, son "Abba" ;
le combat spirituel de Jésus face aux ruses de l'adversaire, face à la dérision, aux harcèlements de toutes sortes ;
et finalement la persécution implacable, barbare, jusqu'au Golgotha. Cela n'est-il pas annoncé dans ce texte des Béatitudes ?

Ce "Sermon sur la Montagne" qui commence là, n'est pas une Loi que Jésus, tel un nouveau Moïse, proclame sous la forme d'ordres et d'interdits. Il est d'abord, pour ceux qui l'écoutent, un appel et un encouragement à le suivre, à devenir disciple et ami. Ce texte si sobre, d'une beauté solennelle, est comme un choral d'ouverture. Viennent ensuite les chapitres 5 à 7 de l'évangile, où Jésus annonce avec autorité une nouvelle manière de devenir humain. "Il a été dit aux Anciens, répète Jésus avec insistance, et moi je vous dis"…

Ces huit Béatitudes sont une annonce paradoxale puisque, pour finir les plénières Béatitudes coïncident avec les persécutions. Voilà bien une expérience sans cesse renouvelée au long de l'histoire du christianisme et encore aujourd'hui. Une expérience que de nombreux croyants, des saintes et des saints ont traversée. Ce paradoxe est celui-la même qui se manifeste dans le Mystère pascal de Jésus.

Comme les disciples de jadis et de toujours, comme nous aujourd'hui, c'est à longueur de vie qu'il nous faut découvrir le sens de ces promesses : ce Royaume de Dieu, cette Terre promise à ceux qui entendent l'appel à vivre selon l'évangile.

Nous ne sommes pas seuls dans cette entreprise. Pour certains d'entre nous, l'exemple et l'aide viennent de nos familles, de nos amis, de la communauté chrétienne, de notre communauté religieuse, de l'Eglise. Une force spirituelle nous vient de "la Communion des Saints", cette réalité que la liturgie nous invite à célébrer en ce jour.
"Une foule immense", selon le texte de l'Apocalypse, celle des "enfants de Dieu", comme l'évoque la Première Lettre de St Jean.

Toutefois ne réduisons pas cette "Communion des saints" au groupe des chrétiens canonisés. Cette fête est celle des croyants qui nous ont précédé, de ceux qui nous suivront. Elle est aussi la fête des oubliés, des "sans grade", de ceux qui ont donné un verre d'eau à qui avait soif, visité un être humain esseulé, remis debout celui qui risquait de renoncer à porter son propre fardeau et à marcher.

Dans une de ses Lettres de prison, le pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer rapporte qu'un jour un jeune collègue lui avait confié : "Je voudrais devenir un saint". Et Dietrich Bonhoeffer lui avait répondu : "Moi, je voudrais apprendre à croire".

Apprendre à croire en Dieu, en soi-même et dans les autres, n'est-ce pas l'œuvre de toute une vie ? Car il faut apprendre à croire pour apprendre à aimer véritablement. Croire et aimer à la manière de Jésus, selon le message profond de cette fête de Tous les Saints.

Dans cette eucharistie, mémorial du Mystère pascal de Jésus et action de grâce pour sa vie donnée pour le salut de notre Monde, puissions-nous connaître, les uns et les autres, le désir et l'avant-goût de la joie qui nous est promise dans ces "Béatitudes" !
1er novembre 2012
Sr Thérèse Renoirte


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